#388 « Peut-on oser partir, porteur de la Bonne Nouvelle, sur des chemins inconnus ? »

Message fraternel de notre évêque Mgr Christory : Être missionnaire est une aventure faite de beaucoup d’imprévus. En lisant les Actes des apôtres, nous nous émerveillons du courage et, disons-le, de la folie évangélique des disciples du Christ qui s’embarquent vers l’inconnu. Alors commence cette aventure qui n’a rien perdu de son actualité. Depuis des semaines, vous voyageons avec les apôtres et leurs compagnons. L’Esprit Saint les conduit vers des villes importantes situées au nord de la mer Méditerranée, où ils fondent des petites communautés de disciples, souvent constituées de juifs qui ont reconnu Jésus comme étant le Christ, mais aussi de païens de culture grecque interpellés par l’Évangile. Au chapitre 16 des Actes des apôtres, leur itinérance continue par Derbé et Lystres. Nous y découvrons Timothée, fils d’une mère juive et d’un père grec, allusion à la mixité possible entre gens de cultures différentes. Timothée n’est pas circoncis. Le Concile de Jérusalem a déjà tranché la question de la circoncision : fallait-il obliger les hommes grecs convertis au Christ à être circoncis pour entrer dans la communauté chrétienne ? La circoncision était le signe de l’Alliance entre Dieu et le peuple hébreu depuis l’époque d’Abraham. Mais la vie nouvelle dans l’Esprit ouvre vers une nouvelle alliance dans l’Esprit. Paul désire prendre à ses côtés le jeune Timothée, comme disciple et futur apôtre, car à « Lystres et à Iconium, les frères lui rendaient un bon témoignage » (Act 16,2). Mais voilà Paul confronté à un dilemme : il connaît bien les pharisiens qu’il rencontre dans les synagogues où il prêche la Bonne Nouvelle. Il sait par avance que des critiques surgiront inévitablement, aussi fait-il circoncire Timothée, chirurgie bien peu agréable pour un homme adulte. Timothée deviendra un témoin zélé, et Paul lui adressera des lettres dont deux sont incluses dans le Nouveau Testament. Je désire vous encourager à les lire comme si vous étiez les destinataires de ces écrits passionnants. Vient maintenant dans le récit un fait intéressant. En effet, que font Paul et ses amis ? Il nous est dit « qu’ils transmettaient les décisions prises par les Apôtres et les Anciens de Jérusalem, pour qu’elles entrent en vigueur » (Act 16,4). Régulièrement l’Écriture rapporte que Paul enseignait la Parole, et annonçait la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Or ici, on parle des « décisions prises par les apôtres et les anciens ». Le mot « ancien » traduit le terme grec presbytèros, mot que nous traduisons par « prêtre ». Pourquoi est-ce important ? Il ne s’agit pas seulement de la catéchèse comme nous la vivons dans nos paroisses. C’est ici l’affirmation que la Tradition s’enrichit sous l’inspiration du Saint Esprit face aux nombreuses situations et questions qui ne manquent pas de surgir. Arrivés à ce stade du récit, nous pouvons poser une question importante : comment la Révélation qui s’achève avec la mort des apôtres continue-t-elle à éclairer la vie de l’Église ? Qui peut confirmer le contenu de la Tradition qui s’enrichit toujours ? Rien ne peut diminuer la valeur de l’enseignement des apôtres et des anciens qui ont reçu le contenu de la foi de Jésus-Christ. Pourtant, la confrontation de la foi chrétienne avec les réalités culturelles et cultuelles de l’empire romain suscite de nombreux questionnements qui ne peuvent pas toujours trouver de réponses immédiates. Ce sera le rôle des Conciles, et du Magistère, que d’apporter un enseignement clair. Car la Tradition chemine et s’enrichit siècle après siècle, en préservant intact le contenu de la foi, en gardant la valeur incontournable des dogmes, en défendant la vérité sur la dignité de l’homme fondée dans les Saintes Écritures, en explicitant de manière lumineuse l’art de vivre en chrétien. Ainsi tout l’Évangile est contenu dans la Tradition et la Parole. La Parole est vivante et inspirée par le Saint Esprit, elle guide la vie de l’Église qui l’accueille avec discernement dans le respect de la Tradition en comprenant que le Magistère, avec le pouvoir octroyé par Jésus lui-même à Saint Pierre, continue sa mission de discernement et d’enseignement, donc d’enrichissement de cette même Tradition dont le contenu ne peut rester figé à une époque passée. Personne ne peut donc se dire gardien de la Tradition : ce serait une hérésie puisque nous croyons que l’Église a mission de garder la Tradition sous la gouvernance de l’Esprit. Jésus-Christ n’a pas plus besoin d’être sauvé ou gardé, car il est Dieu. Dans cette lumière, fortifiés par l’enseignement de Paul, le nombre de disciples croissait, la foi s’affermissait, son contenu était enseigné, des familles entières étaient baptisées, dans les villes se fondaient des communautés nouvelles qui étaient confiées à la vigilance des anciens car Paul et ses proches compagnons, s’ils demeuraient quelques mois sur place, repartaient ailleurs, là où l’Esprit les conduisait. Cette façon de faire, fondée sur la certitude que l’Esprit Saint est le maître de la mission et sur la responsabilité donnée aux nouveaux disciples baptisés au nom de Jésus-Christ, permit la diffusion de la foi : Jésus avait obtenu le salut de tous en vue de la vie éternelle. L’Église se fortifiait. Cette fortification était nécessaire, car elle aurait bientôt à faire face à des persécutions insensées et d’une rare violence, causant le martyre de nombreux chrétiens. Pour Paul et ses compagnons, les voyages continuent au grès des navigations en bateaux qui voguent au rythme des vents capricieux et parfois violents de la Méditerranée. Tout ceci prend du temps, et ce temps est toujours l’occasion de rencontres et de témoignages. À l’époque, on échange aisément avec les autres voyageurs, on parle de ses motivations à faire de tels voyages puisque beaucoup d’entre eux étaient des commerçants et, par ces conversations, la Bonne Nouvelle se diffusait et l’Esprit préparait les cœurs à accueillir Jésus. Le récit des Actes dit encore que « Paul et ses compagnons traversèrent la Phrygie et le pays des Galates, car le Saint-Esprit les avait empêchés de dire la Parole dans la province d’Asie. Arrivés en Mysie, ils essayèrent d’atteindre la Bithynie, mais l’Esprit de Jésus s’y opposa. Ils longèrent alors la Mysie et descendirent jusqu’à Troas » (Act 16,6-8). Quand l’Esprit Saint empêche le projet envisagé par Paul, celui-ci y voit non pas une contrainte à forcer, mais un appel à changer son projet pour faire la volonté de Dieu. Peu importe la direction nouvelle puisqu’elle va permettre des rencontres imprévues pour porter la Parole. La vie du disciple est ainsi un voyage extraordinaire, et les coopérants de notre temps le vivent d’une manière identique en oubliant leurs désirs et leurs propres vues pour embrasser les cultures des pays où ils servent, et reçoivent davantage qu’ils ne donnent. Être disciple-missionnaire, pour reprendre la belle expression du pape François, c’est ne pas vivre à l’abri, mais demeurer ouvert à la surprise d’un appel nouveau. Cela peut exiger une liberté plus grande et, reconnaissons-le, exigeante, afin de se risquer sur un itinéraire missionnaire nouveau. Cela est vrai à titre personnel mais aussi à titre ecclésial, notamment pour un diocèse qui se met à l’écoute des appels de l’Esprit pour discerner son avenir. C’est aussi ce que nous voulons oser par le projet « Chartres 2040 ». Pour conclure ce message, ajoutons encore un commentaire sur un songe de Paul dans lequel un Macédonien apparait debout et lui adresse cette demande : « Passe en Macédoine et viens à notre secours » (Act16,9). La Macédoine est située au Nord de la Grèce. Il est intéressant de noter que saint Luc, rédacteur des Actes des apôtres, parle ici à la première personne du singulier, témoignant de ce qu’il vit réellement. Voici ce qu’il dit « À la suite de cette vision de Paul, nous avons aussitôt cherché à partir pour la Macédoine, car nous en avons déduit que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle » (Act 16,10). Cet usage du récit à la première personne nous garantit la véracité de ce que vivent Paul et ses compagnons. Nous avons, dirait-on, une source de première main. Luc était bien du voyage, lui le médecin, non pas l’un des douze apôtres, mais un disciple saisi par la foi en Jésus-Christ qui mit toute sa science au service de la transmission, d’abord de la personne de Jésus en rédigeant un évangile, puis des faits et paroles des apôtres qu’il accompagna dans l’expansion de l’Église par l’annonce de la Bonne Nouvelle. Nous avons voyagé en suivant ce récit. Quelle belle action de grâce nous pouvons faire monter vers le Seigneur pour avoir guidé ceux et celles qui ont répandu l’Évangile, ce qui a permis à nos contrées d’embrasser la foi chrétienne. Chaque génération doit être enseignée et le témoignage de tous est nécessaire. Les premiers chrétiens étaient reconnus comme tels car ils vivaient radicalement leur foi nouvelle. Et nous, sommes-nous reconnus comme chrétiens par nos choix de vie sans concession avec l’esprit du monde et son refus de Dieu ? Durant cet été qui commence par de belles chaleurs, avons-nous envisagé une retraite spirituelle, une session, un pèlerinage pour approfondir notre attachement à la Parole, à l’enseignement de l’Église ? Où irons-nous vivre la sainte Messe chaque dimanche, parfois en faisant quelques kilomètres ? Soyons aussi des chrétiens porteurs de la lumière au nom de Jésus. Bon été. Notre Père.